Sylvain SANKALE
15 janvier 2005
L’univers de DOUTS est un dédale de ruelles désordonnées, où circulent des véhicules improbables.
Du linge sèche sur les fils; les antennes de télévision griffent le ciel; des numéros de téléphone lancent des appels sans réponse.

Les habitations s’enchevêtrent, amas des débris du monde et de ses misères, carton, tôle ondulée, parpaings mal équarris, cases en torchis, rein ne manque pour illustrer l’ingéniosité pitoyable de l’homme de nos cités sans âmes. D’âmes, d’ailleurs, il n’y en a guère; ni plante (à supposer qu’elles en aient une), ni bête, ni homme qui vive dans ces paysages fantomatiques où même les voitures n’ont pas de chauffeurs.

Les couleurs y sont crues, dominées par la lueur de l’instant, gris bleuté d’un matin froid et sec, jaune des harmattans poussiéreux, rougeoiements des derniers feux du soir, ou grisaille des nuits sans lune.
Chacune de ses toiles a sa couleur, selon le moment saisi et l’atmosphère qui y règne.
Et ces grands aplats de couleur crue, et les formes dégingandées qui s’en détachent, dégagent une indéfinissable poésie que l’on qualifierait même de douceur, si l’on n’imaginait la somme de douleurs et d’interrogations accumulées qu’elles résument.

Si la création contemporaine sénégalaise nous adonné d’autres “peintres de la ville”, de Dakar, dans tout ce qu’elle peut avoir de fascinant et de repoussant, seul DOUTS sait y mettre la douceur et la sensibilité en recréant une “ambiance” qui ne doit rien aux êtres vivants que l’on devine pourtant, ne serait ce que par les marques tangibles de leur création.

Créations sans créateurs, machines sans mécaniciens, lumière sans éclaireur, le démiurge tranquille de cet univers onirique nous pose et nous impose ses énigmes sans réponse.
La couleur reste son domaine privilégié et c’est aux bandes de couleur d’une mire de télévision, images entre toutes agaçantes, qu’il a puisé l’inspiration de son dernier ouvrage.
Un peu comme les palets d’un jeu d’enfant sage, empilés l’un sur l’autre, déploient en couches horizontales les couleurs de l’arc en ciel, une colonne s’élève qui varie du plus sombre au plus clair et ni le bleu, ni l’orangé n’y manquent.

Et quand l’enfant se met à jouer, il lance dans les airs chacun de ses palets qui forment en s’accrochant aux murs un extraordinaire kaléidoscope avec lequel recomposer sans relâche le monde et ses merveilles.
Sagement empilées l’une sur l’autre dans l’ordre de leurs couleurs respectives, les cent toiles de DOUTS, dix de chacune des dix couleurs choisies, forment une espèce de colonne plus haute que lui, tour de Babel de nos langages perdu, sage, raide et uniforme n’était cette évolution progressive de la couleur.
Mais sitôt détachées l’une de l’autre, elles jouent l’une de l’autre, se parlent et se répondent, s’organisant sur les murs, sur le sol, en colonnes, en quinconces alternés, en boucles sans fin, et chaque couleur dominante renvoie à un symbole, le rouge du linge en train de sécher, le jaune des taxis, le bleu des cars rapides, véritable jeu dans le jeu, ludique à l’infini.

Et tel un Dieu dispensateur de ses bienfaits, tel la semeuse du dictionnaire, Petit Poucet aux poches pleines de cailloux, DOUTS promène sa silhouette de lutin souriant dans ses ruelles imaginaire et sème derrière lui ces taches de couleur comme un joli message d’espérance.
Avec lui, notre ville devient belle, même dans ce qui l’enlaidit, elle adopte des couleurs qui vibrent, elle se pare des oripeaux qui rendent la misère présentable.
Et cette myriade unit la diversité sous une même bannière, puisque la centaine ramène toujours à l’unité et que cent n’est autre que un et deux zéros, donc un !
La peinture de DOUTS est un merveilleux message d’Espérance.