Propos recueillis par Maya V. El Zanaty

Dout’s Ndoye
Dakar, le 21 décembre 2004
1=100
100=1

 

 

Il vit dans un monde qui se construit et se déconstruit, un monde où le désordre ne s’exprime que lorsqu’il cède le pas à la couleur. Il est avant tout un chercheur, un interprète, un laborantin. Toujours sur le fil, l’esprit en alerte, aiguisé pour observer, traduire, expérimenter, analyser, picturalement, le réel : le désordre architectural du monde. Son objectif : trouver une logique au désordre. Son fil conducteur, la couleur. Son support, la peinture. Son vecteur, l’audiovisuel. Son rythme, le mouvement perpétuel.

Ses dimensions? 100, 10, 11, 12, 1, au choix. Une toile, une sculpture, un film muet? Les trois. Une palette sur grand écran, où s’ordonnent les images par symboles et par couleur, un gigantesque kaléidoscope pour décrypter les nuances et les symphonies du désordre urbain. 100 toiles, 1 œuvre.

Affiche Ricochets NumeroZero 01/2005Ricochets / Les Petites Pierres / N°Zéro
Janvier 2005

"Ça va faire un boum! Je le sens. Ce qui m’a inspiré d’abord, ce sont les mires. Tout est parti des mires. Ce sont les bandes de couleur qu’on voit quand la télé commence où quand elle est en panne et qu’on doit l’emmener à réparer. C’est une bande qui nettoie et qui prépare l’image. C’est un signal. De 1000 watts. En général, c’est 7 ou 8 bandes. Moi j’ai fait 10 bandes. Tout est venu après mon film, par ce qu’au moment du montage final, l’ingénieur du son, avec ce signal sonore, ça lui a fait peur. Je lui ai demandé à quoi servent ces couleurs et il m’a expliqué. C’est pour préparer les images. Après les mires, il y a le bip sonore qui signale que dans 2 secondes on aura les images. Moi j’ai repris les bandes de couleur mais en mettant les images.

Donc les bandes, ce n’est q’un prétexte pour partir d’un truc soi-disant banal et pour arriver à quelque chose. Sur chaque couleur, je veux animer quelque chose qui vient d’un quartier populaire. Chaque couleur correspond à un élément représentatif du quartier. Le jaune, c’est le taxi, orange noir, c’est les cars rapides, noir et blanc c’est les antennes et les « beuthieuks ». Je veux aussi mettre les dessins des enfants sur les murs, monter le linge aussi qu’on voit dehors.

Comme le bruit sonore est de 1000 watt, moi j’ai fait 100 toiles pour arriver à un nombre… Mon idée, c’est au lieu de composer 7 toiles, j’en ai mis 10 pour arriver à 100. C’est un chiffre important pour moi. Car quand on dit 100, 100 toiles, ça sonne fort. 100 toiles pour une seule œuvre. Et ça ne sera pas une toile fixée sur un mur comme on a l’habitude de voir dans une expo. Ce sera une toile qui prend l’esprit du caméléon, qui s’adapte à tous les milieux. Parce que je peux la présenter en horizontale, en verticale, et pour chaque couleur, je peux présenter les couleurs en rectangle, et à un moment donné, je vais former des carrés de chaque couleur. Comme il y a 10 couleurs, il y aura 10 rectangles et quand je formerai les carrés, il y en aura 11. Ce carré, le 11ème sera une composition de toutes les couleurs sauf 1. Et l’unique couleur qui va rester va donner l’idée de la première composition de la grande toile. C'est-à-dire qu’on est partis de 100 pour arriver à 1, comme la première présentation rectangle ou verticale. Et quand je le montre en carré, il reste une couleur, un petit carré qui va rester, exposé seul. C’est pour revenir à l’idée de l’unité. 100=1. 1=100.

J’ai pensé à une autre présentation : mettre toutes les toiles, les 100 toiles par terre, posées. Que les 100 occupent l’espace. Les visiteurs vont rester comme ça pour regarder mais ils ne pourront presque pas rentrer dans la salle. Tout ça, c’est pour revenir à un concept ou la toile n’est pas fixe, que la toile bouge. Le concept caméléon est important, car il y aura des couleurs, des mouvements et des formes. Parce qu’on a l’habitude, quand on entre dans une exposition de peinture, d’un jour à l’autre tu retrouves la même mise en espace : toiles sur le mur, toiles sur le mur…

Je veux donner une autre vision de la toile, et ses différentes facettes pour la montrer. Ce qui est important c’est que c’est une toile qui représente toutes les facettes du désordre architectural, mon thème de prédilection. Ca nous montre qu’au début il y avait une unité, mais au fur et à mesure on voit des changements : soit sur les formes, soit sur les couleurs, soit même sur la façon d’exposer.

Chaque jour, j’imagine toutes les possibilités pour exposer cette toile. J’ai pensé faire d’abord une colonne avec des tableaux empilés. Les visiteurs ne pourront rien voir et pourtant ils verront tout. L’unité avec toutes les couleurs. Comme une sculpture. Tu peux tourner autour de ces couleurs mais sans voir ce qui se passe. Dans ce sens la toile prendra une forme de sculpture. C’est une colonne. En couleur. Comme une légende. Une colonne de 2m50 avec 10 couleurs. L’idée, ça fait longtemps que je l’ai, depuis le film. Mais je ne parlais pas. J’ai l’idée de vendre la toile à 10 personnes différentes. Comme ça, ça permettra à la toile de bouger. Pour revenir à l’idée de caméléon, à l’idée de désordre, et d’unité. Il faudra regrouper ces dix personnes pour avoir la toile complète. Pour faire du désordre en ordre et de l’ordre en désordre. Pour faire comme l’a dit Elsa Despiney, le désordre ordonné par la couleur. Ou comme Maya, la toile caméléon. C’est quelque chose quand il entre dans un espace, il prend ses couleurs, il imite ses formes pour s’adapter à ce milieu. C’est un animal doux, il est sage, mais agressif aussi. C’est un camouflage de quelque chose.

C’est pour dire que rien n’est banal. Une chose, il suffit de l’étudier, de s’interroger, de lui donner un sens pour que ça puisse prendre de l’importance. C’est comme la chaise de Marcel Duchamp, on croît que c’est banal mais ça arrive à quelque chose. Cette chose (les mires), on la voit partout, dans toutes les télévisions du Monde. Mais les gens ne se posent pas la question de savoir à quoi ça sert. Pourtant, ça sert à quelque chose. Le bip sonore, au début, ça nous a fait peur, même l’ingénieur du son a sursauté. C’est là qu’il m’a dit que le son était de 1000 watts. Et il ne sait pas encore que je suis en train de faire ça.

Rien que la couleur, toutes ces couleurs on les voit dans les quartiers populaires, ce sont les couleurs qui animent les quartiers. Mais aussi toutes les télés et tous les grands écrans. Quand j’ai commencé à peindre, j’ai pensé que ce serait intéressant de monter les 2 palettes qui ont servi à faire les 100 toiles. Par ce que toutes les couleurs qu’on voit sont sur les toiles. Que ce soit les mélanges de couleur, la matière, tout. C’est un désordre qui évolue et qui s’arrange petit à petit.

Les toiles qui seront dispersées au fur à mesure, je les remplacerais par des photos dans la composition. Je suis parti de la télé, pour aller à la peinture, pour donner une sculpture, pour revenir à la photo. Avec mon film, j’ai été beaucoup marqué, j’ai développé beaucoup d’idées à travers ce film. Mais tout le temps, c’est le même thème de prédilection qui t’oblige à chercher sur les différentes formes de présentation et de représentation, sur d’autres supports… Je pense que le plasticien, son rôle, c’est ça. Si tu as un sujet que tu travailles et que tu ressens, tu as une infinité de recherches devant toi. Moi, à chaque fois j’essaie de le monter sur un support qui est présent devant moi, et que j’interroge. Quand on parle de l’audiovisuel, quand on parle de peinture, quand on parle d’installation, de performance, quand on parle de concept, il doit y avoir une base de recherche d’abord.

Avec l’Art contemporain, souvent, tu vois un truc, mais pas l’idée de départ pour savoir comment arriver à ça. Quand tu parles de concept, tu dois sentir que l’artiste est animé par son Monde intérieur et qu’il continue ses recherches dans cette voie. Il y a un suivi dans ce qu’il fait. Ça permet à l’artiste de partir de ça, et d’arriver à ça mais tout en restant dans une logique. Quand tu es à la recherche de quelque chose, tu peux en parler beaucoup parce que ça t’anime, ça existe en toi. Comme mon film, il s’adapte à toutes les langues du Monde. Il prend les langues du Monde. Il est muet. Il y a bien des bruitages, mais partout on peut comprendre. Dans l’art, il n’y a pas de frontière.

100=1 ; 1=100. C’est la question de l’unité. Quand je montre la première présentation de la toile, je montre une colonne de 100 petites toiles. Mais on en verra qu’une parce que c’est une colonne. Quand je montre la toile en entier avec les bandes de couleurs, on verra une toile, en face comme à la télévision, mais qui est formée par 100 petites toiles. Donc à ce moment, 100=1 toile. Et 100 peut être 10. Et 11. (10 carrés de 9 toiles de même couleur, un carré de 9 toiles de chaque couleur sauf une) Il restera alors une dernière petite toile qui montrera l'idée de départ : 1.

L’idée d’unité, multiplicité, ça peut parler de beaucoup de choses. Les personnes se forment en famille, les familles se forment en quartier, les quartiers se forment en régions, les régions se forment en pays, les pays se forment en continent, les continents se forment en Monde. C’est toujours l’idée de l’unité. Tout cela pour dire que le Monde est d’abord architecture. Souvent, les pays sont représentés par couleur. Mais ça ne reste qu’un prétexte.

« Une toile qui représente toutes les facettes du désordre architectural ». C’est l’esprit même des quartiers. Tu vois une boutique qui s’ouvre dans une maison, ou même sur la rue, ça fait partie du désordre architectural, quelqu’un qui implante une boutique là où devaient passer les piétons. Même une rue où tu vois un baptême. Ca fait partie du désordre parce que c’était pas prévu. Il y a même un désordre des mentalités parce que les gens ne sont pas ordonnés dans leur tête. Il y a un désordre mental.

Ce qui est dommage, c’est que tu vois les enfants partout dans les rues, tout l’espace est mangé. Parce qu’on n'a pas prévu d’endroit de loisir. Tout est construit. Le désordre même, c’est d’aménager tout un espace sans laisser un espace libre. Aujourd’hui, on ne peut pas circuler dans Dakar et on continue à construire des immeubles, avec des bureaux, donc des voitures…

Et Dakar est une presqu’île, il n’y a pas de déviation. Tu es obligé de rester dans le désordre. Même les normes de construction, on ne les respecte plus. Chaque année, on entend le même truc : un immeuble qui s’écroule à Médina, à Parcelles… On construit avec du sable. Le sable, c’est fragile. Quand quelque chose bouge, sur une partie du globe, soit la Guerre, ou un tremblement de terre, les informations circulent, tout le Monde est au courant. L’être humain, il n’est pas philosophiquement capable de gérer le temps. Le Temps, c'est-à-dire la canicule, les tremblements de terres, les typhons… Il y a des choses où on ne respecte plus la nature. Et la nature a tendance à reprendre sa place."